Me Sophie Régnière. CRÉDIT : ALEXANDRE BELLEMARE

La coroner Me Sophie Régnière a dévoilé, le 3 novembre, son rapport et ses recommandations concernant les tragiques événements liés aux décès de Norah, Romy et Martin Carpentier à Saint-Apollinaire à l’été 2020. Selon la coroner, plusieurs embûches ont compliqué la tâche de retrouver rapidement les fillettes saines et sauves.

Rappelons d’abord les faits. C’est le 8 juillet 2020 que Norah et Romy accompagnées de leur père, Martin Carpentier, ont quitté un rassemblement familial pour aller manger une crème glacée. Après une sortie de route, vraisemblablement intentionnelle et ayant pour objectif de mettre fin à la vie des occupants du véhicule occasionnée par M. Carpentier sur l’autoroute 20 en direction est vers 21h17, selon ce que rapporte la coroner, le père et les deux enfants se sont sauvés dans un boisé dense du secteur de Saint-Apollinaire.

Des recherches terrestres ont été lancées quelques instants après que l’accident ait été rapporté au Centre des appels d’urgence de Chaudière-Appalaches, à 21h23. L’opération s’est poursuivie tout au long de la nuit, mais aucune trace de Norah, Romy ou Martin Carpentier n’a été découverte. C’est à 13h20, le 9 juillet, que l’alerte Amber a été déclenchée.

C’est seulement le 11 juillet que les dépouilles de Norah et Romy ont été découvertes dans un secteur boisé dense. Selon le rapport de la coroner, les fillettes seraient décédées des mains de Martin Carpentier, aidé d’une branche, le 9 juillet en après-midi. La dépouille de ce dernier a été retrouvée le 20 juillet, vers 19h, derrière la maison d’une résidence située sur le rang Saint-Lazare. Selon les analyses, Martin Carpentier se serait enlevé la vie dans la soirée du 9 juillet.

Des «craintes obsessionnelles»

Le rapport de Me Régnière dévoile également l’état d’esprit dans lequel Martin Carpentier se trouvait au moment de la tragédie.

«Dans les dernières semaines (avant les événements), M. Carpentier a mentionné à ses proches qu’il n’allait pas bien et semblait tenir un discours décousu étant toujours persuadé qu’on lui enlèverait ses enfants. […] Il entretenait, selon ses proches, des craintes obsessionnelles», a expliqué la coroner.

Soulignons que Martin Carpentier n’était pas le père biologique de Norah, il l’avait adopté dès sa naissance en 2008. Déjà, «en 2015, M. Carpentier s’est séparé et il a montré plus d’inquiétude de perdre sa place comme père», a indiqué Me Régnière dans son rapport.

Selon son rapport, la coroner croit que le déclencheur des événements pourrait être relié au projet de demande en divorce de la mère de Norah et Romy que Martin Carpentier a reçue pour approbation dans la journée du 8 juillet 2020. Ajoutons toutefois qu’à ce moment, cinq ans s’étaient écoulés depuis la séparation du couple et que M. Carpentier avait une nouvelle conjointe.

Des procédures qui ont ralenti les opérations

L’analyse de Me Régnière démontre que plusieurs embûches et procédures à suivre ont ralenti les recherches entourant la disparition des fillettes et de leur père.

D’abord, les policiers se sont heurtés à des refus de divulgation d’information «soi-disant confidentielle» par les urgences de l’Hôtel-Dieu de Lévis et du Centre hospitalier de l’Université Laval (CHUL) trente minutes après l’arrivée des patrouilleurs sur les lieux de l’accident de voiture, le 8 juillet, afin de s’enquérir de la présence des enfants ou de leur père dans un de ces établissements hospitaliers. Également, le médecin de famille de Martin Carpentier a «refusé de partager des informations qui auraient permis d’évaluer la condition médicale de celui-ci», le 9 juillet.

Quant à l’alerte Amber, la coroner a jugé que son déploiement aurait pu être effectué plus rapidement. «(Si on avait émis un avis de recherche à 6h le matin), on aurait maximisé nos chances de les retrouver (en vie), mais (on ne peut pas prévoir) la réaction que Martin Carpentier aurait eue avec l’augmentation de l’intensité des recherches (à ce moment)», a-t-elle soutenu.

En effet, l’alerte Amber a été déclenchée à 13h20 par la Sûreté du Québec (SQ), mais sa diffusion n’a été effectuée qu’à partir de 15h. «Normalement, ce délai est beaucoup plus court, a rédigé Me Régnière dans son rapport. La centrale de diffusion aurait eu un problème informatique à savoir que le message initial à être diffusé comportait plus de 300 caractères et a dû être reformulé afin de respecter les capacités du système.»

Sept recommandations

Aux lumières de son rapport, la coroner a émis sept recommandations à divers acteurs qui jouaient un rôle clé dans les opérations.

D’abord, deux recommandations ont été faites au ministère de la Sécurité publique. Me Régnière a demandé à celui-ci d’évaluer la pertinence de revoir les critères pour un déclenchement de l’alerte Amber pour que celle-ci soit plus inclusive, notamment pour tout type de disparition d’enfants ainsi que d’inscrire dans la Loi sur la police l’obligation pour la SQ de créer et de maintenir une unité de coordination consacrée aux disparitions et de créer l’obligation pour tous les services policiers de signaler les disparitions à cette unité.

Ensuite, trois autres ont été adressées à la SQ, dont de travailler en étroite collaboration avec ses partenaires provinciaux et fédéraux utiles pour mener à bien les interventions de l’unité de coordination consacrée aux disparitions sur le terrain, de procéder à un examen exhaustif portant sur la pratique et les actions en lien avec l’événement afin de dégager ce qui a fonctionné de ce qui n’a pas fonctionné ainsi que de revoir les protocoles de communication en situation d’urgence.

Une autre a été dirigée aux ministères de la Santé et des Services sociaux, de la Sécurité publique et de la Justice afin d’élaborer une directive conjointe sur l’interprétation donnée au cadre législatif entourant le partage d’informations en contexte d’urgence.

Finalement, Me Régnière a recommandé au Collège des médecins du Québec d’évaluer la qualité de l’acte du médecin de famille de Martin Carpentier en pareilles circonstances.

La SQ réagit

La SQ accueille favorablement le rapport de Me Sophie Régnière sur le décès des sœurs Norah et Romy Carpentier survenu à Saint-Apollinaire en juillet 2020. L’organisation a fait savoir, le 3 novembre, qu’elle travaille depuis l’automne 2020 à apporter des modifications à ses méthodes de travail lorsqu’une disparition d’enfant est signalée.

La SQ a indiqué que l’évaluation des trois critères de déclenchement d’une alerte est faite avec plus de flexibilité, maintenant. Ainsi, le premier des critères, soit celui de l’enlèvement d’un enfant, sera interprété en fonction du contexte qui entoure le départ du parent ou du tuteur. Il prend en compte l’état psychologique de l’adulte. La vulnérabilité et la dépendance de l’enfant face à cette personne sont également des éléments qui seront davantage considérés.

«Il est à noter que les trois critères conduisant au déclenchement d’une alerte AMBER sont les mêmes pour toute l’Amérique du Nord. Toutefois, la Sûreté du Québec sera plus flexible dans l’application des critères, tout en veillant à préserver l’effet de rareté recherché. Le tout visant à assurer une vigilance de la population lors de ce déclenchement», a précisé l’inspecteur-chef et directeur des communications internationales à la SQ, Patrice Cardinal.

Le protocole de communication lors du déclenchement d’une alerte AMBER a aussi été revu et adapté. Il tiendra compte des spécificités du système employé par le Centre des opérations gouvernementales pour sauver «de précieuses minutes» dans le processus.

Quant aux autres recommandations la concernant, la SQ indique déjà collaborer avec d’autres partenaires comme la Gendarmerie Royale du Canada par l’entremise de l’équipe de coordination des disparitions et des enlèvements.

Enfin, le corps policier est favorable à l’élaboration d’une directive conjointe sur l’interprétation de la loi entourant le partage d’informations en contexte d’urgence.

Avec la collaboration de Mélanie Labrecque

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